Il a grandi sous un toit de tôle brûlant, dans un village sans école, sans eau courante, sans électricité. Il est devenu le premier architecte africain à recevoir le prix Pritzker, la plus haute distinction mondiale dans sa discipline, l’architecture. Diébédo Francis Kéré, né le 10 avril 1965 à Gando, dans la province du Boulgou, incarne une trajectoire hors du commun : celle d’un homme qui a traversé les continents sans jamais oublier d’où il venait.

Son histoire commence dans un village de quelque trois mille habitants, où la vie est rythmée par les saisons et les travaux des champs. Fils aîné du chef du village, il est le premier enfant de Gando à être envoyé à l’école. Faute d’établissement dans son village, il quitte sa famille à l’âge de sept ans pour rejoindre son oncle à Ouagadougou, à près de quarante kilomètres de là.
Il y découvre une école en béton, mal ventilée et surchauffée, où plus de cent élèves s’entassent dans des conditions pénibles. L’expérience le marque profondément : il fait le serment d’améliorer un jour les conditions d’apprentissage de sa communauté.
Un parcours semé d’obstacles vers Berlin

Après sa scolarité, il devient charpentier. En 1985, il obtient une bourse de la Société Carl Duisberg pour un stage en Allemagne, dans le domaine de la coopération au développement. Il a alors vingt ans et ne parle pas un mot d’allemand. À Berlin, il travaille le jour comme charpentier et suit des cours du soir pour obtenir son baccalauréat, qu’il décroche à trente ans. En 1995, il est admis à l’Université technique de Berlin, où il étudie l’architecture jusqu’à l’obtention de son diplôme en 2004.
Pendant ses études, une idée germe en lui : construire une école dans son village natal. Convaincu qu’il doit rendre à sa communauté ce qu’elle lui a donné, il fonde en 1998 l’association Schulbausteine für Gando (« Des briques pour l’école de Gando »), aujourd’hui Kéré Foundation, pour financer le projet.
En octobre 2000, alors qu’il est encore étudiant, il pose avec la communauté la première pierre de ce qui deviendra l’école primaire de Gando. Mais pour convaincre les villageois, souvent sceptiques face à ce projet ambitieux, il doit trouver des moyens de communication adaptés. Il dessine ses plans dans le sable pour se faire comprendre, une méthode qui permet à tous de participer à la réflexion et de s’approprier le projet.
Une école qui change tout

L’école primaire de Gando est achevée en 2001. Elle est le fruit d’une intelligence conceptuelle remarquable. Au lieu du béton importé et coûteux, Kéré utilise l’argile locale, abondante, mélangée à une faible quantité de ciment (8 %) pour former des briques de terre compressée. Ces briques offrent une haute inertie thermique, emmagasinant la fraîcheur de la nuit pour la restituer en journée, tout en protégeant de la chaleur.
Mais l’innovation majeure est le système de double toiture. Une large toiture en tôle ondulée, surélevée par une structure métallique, protège les murs des pluies et crée un espace de circulation d’air entre le toit et le plafond en briques de terre.
La chaleur s’évacue naturellement, l’air frais circule par des ouvertures dans les murs, assurant une ventilation naturelle qui maintient les salles de classe à une température confortable.
La conception permet de réduire la température intérieure jusqu’à six degrés par rapport aux constructions traditionnelles, supprimant le besoin de climatisation et réduisant considérablement l’empreinte écologique du bâtiment.
Le résultat est saisissant : à l’intérieur, il fait environ 25 degrés, alors que l’extérieur peut atteindre 45 degrés.
Une approche collaborative et participative

La construction a été réalisée par la communauté locale, sous la direction de l’architecte. Les villageois ont appris sur le tas les techniques de maçonnerie et de soudure, acquérant des compétences qu’ils ont pu réutiliser pour d’autres projets. Les enfants ont ramassé les pierres pour les fondations, les femmes ont apporté l’eau pour fabriquer les briques.
Kéré a conçu une structure légère en treillis de barres d’acier de 16 millimètres, fabriquée sur place, qui a permis d’éviter le recours à des poutres lourdes et à des grues. « Seuls ceux qui participent au développement peuvent apprécier les résultats, les faire évoluer et les protéger », déclare Kéré.
Le succès de l’école a été tel que la capacité d’accueil est passée de 120 à 700 élèves, et que des villages voisins se sont inspirés de cette réalisation pour construire leurs propres écoles, entièrement par leurs propres moyens.
Une œuvre qui rayonne au-delà de Gando

En 2004, l’école primaire de Gando reçoit le prix Aga Khan d’architecture, une consécration qui ouvre la voie à d’autres réalisations. Le prix distingue une œuvre qui « va bien au-delà de son programme éducatif et illustre une architecture de la plus haute qualité employant des matériaux et des techniques locaux, tout en impliquant la formation et la participation de la communauté ».
En 2005, Kéré fonde son cabinet d’architecture à Berlin, Kéré Architecture GmbH, ainsi que la Kéré Foundation e.V., une organisation à but non lucratif qui poursuit les projets à Gando.
Les projets se succèdent : extension de l’école primaire (2006-2008), logements pour enseignants, bibliothèque (dont la construction est en cours), jardin scolaire avec puits, école secondaire Naaba Belem Goumma qui accueillera jusqu’à 1 000 élèves, centre de santé à Laongo, assemblée nationale législatives du Bénin, Centre pour l’architecture en terre à Mopti au Mali, pavillon Serpentine à Londres en 2017, et plus récemment le mausolée Thomas Sankara à Ouagadougou (2025).
L’école secondaire de Gando, nommée en hommage à son père, illustre la continuité de son engagement. Les murs en terre coulée sur place, protégés par une double façade en bois d’eucalyptus, créent une zone tampon ombragée qui rafraîchit les salles de classe. L’innovation dans l’utilisation des matériaux locaux a valu au projet le prestigieux Global Holcim Award for Sustainable Construction .
Une reconnaissance mondiale : le prix Pritzker 2022

En 2022, Diébédo Francis Kéré reçoit le prix Pritzker, devenant le premier natif d’Afrique à être couronné par cette distinction. Le jury salue « une œuvre qui montre le pouvoir de la matérialité enracinée dans un lieu », une architecture qui témoigne de la capacité à « transformer les communautés ». Le jury souligne également que l’œuvre de Kéré prouve que l’architecture « ne consiste pas en l’objet mais en l’objectif ; pas en le produit, mais en le processus ».
Kéré lui-même déclare : « Je souhaite changer les paradigmes, pousser les gens à rêver et à prendre des risques. Ce n’est pas parce qu’on est riche qu’il faut gâcher des matériaux. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on ne doit pas essayer de créer de la qualité ».
Une philosophie qui résonne particulièrement dans le contexte actuel du Burkina Faso, en quête de souveraineté et de développement endogène.
Un héritage pour le Burkina et l’Afrique

Aujourd’hui, Kéré vit entre Berlin et le Burkina. Il enseigne à l’Université technique de Munich et à Yale, tout en poursuivant ses projets sur le continent. La Kéré Foundation continue de soutenir le développement d’infrastructures dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’environnement à Gando et au Burkina Faso.
Le projet de construction d’un auditorium multifonctionnel pour le lycée de Gando est en cours, marquant une nouvelle étape pour l’éducation et la communauté locale.
Le prix Pritzker, selon Kéré, a une portée bien au-delà de sa propre carrière : « Les jeunes ont besoin de références, ils ont besoin de héros. Grâce à la reconnaissance que mon travail a reçue, beaucoup de jeunes Africains ont découvert une nouvelle approche. Quand les gens sont inspirés, ils n’attendent pas que quelqu’un d’autre le fasse, ils le font eux-mêmes ».
L’histoire de Francis Kéré est celle d’un enfant de Gando qui a traversé les épreuves sans jamais perdre de vue son village. Elle rappelle que l’architecture peut être un levier de développement, de dignité et de souveraineté.
À l’heure où le Burkina Faso réaffirme sa quête d’autonomie, son parcours offre une leçon universelle : les solutions les plus durables sont souvent celles qui puisent dans les ressources locales et associent les communautés.
T.A.A.O

