
Au carrefour, les automobilistes ralentissent. Les motocyclistes marquent une pause, puis reprennent leur route au signal d’un jeune homme en gilet fluorescent. La scène est devenue familière à Bobo-Dioulasso, particulièrement dans le carrefour situé après les rails, non loin de l’usine de la BRAKINA. Pourtant, derrière cette présence quotidienne se cache une histoire que peu connaissent. Une histoire de deuil, de décision et d’engagement.
Celle d’Ousmane Sawadogo, fondateur de l’association Faso One Village (AFOV), qui a choisi de transformer un trauma personnel en mission citoyenne. Et qui, depuis, mobilise des dizaines de jeunes bénévoles autour d’une conviction simple mais tenace : chaque carrefour sécurisé est une vie sauvée.
L’accident qui a tout changé

Il y a des moments dont on ne se remet pas vraiment. On les traverse. On les porte. Et parfois, on les transforme.
Pour Ousmane Sawadogo, ce moment arrive un jour ordinaire, alors qu’il exerce encore comme chauffeur. Ce jour-là, il assiste, impuissant, à un violent accident impliquant un camion et deux élèves qui rentrent de l’école après les cours. Les deux jeunes filles perdent la vie.
La suite, il la raconte avec une économie de mots qui dit tout :
« Cela m’a profondément marqué. J’ai décidé de quitter mon activité de conducteur pour m’investir dans la régulation de la circulation afin de faire en sorte, à mon niveau, que ce genre de drame ne se reproduise plus. »
Ce n’est pas une déclaration de héros. C’est la résolution d’un homme ordinaire qui a décidé que le spectacle de la mort ne serait pas le dernier mot. Qu’il pouvait faire quelque chose. Quelque chose de concret, de quotidien, de visible.
Une idée venue du Ghana : observer, comprendre, reproduire

L’engagement d’Ousmane Sawadogo ne naît pas d’une formation institutionnelle ou d’un programme gouvernemental. Il naît d’une observation faite lors de déplacements au Ghana.
Là-bas, il découvre quelque chose qui l’interpelle : des agents capables d’assurer seuls, avec discipline et méthode, la régulation de grands carrefours à forte densité de trafic. Sans technologie sophistiquée. Sans infrastructure coûteuse. Juste de la présence humaine, un petit bâton, de l’autorité naturelle et du sens du service.
« Je n’ai pas été formé à la régulation au début. J’ai observé ce qui se faisait ailleurs et j’ai compris qu’il était possible de contribuer à l’organisation de la circulation avec de la discipline et de l’engagement. »
De retour au Burkina Faso, il reproduit l’expérience. Ces débuts dans la régulation de la circulation remontent à l’an 2008. La Police nationale l’accompagne à ses débuts, lui transmettant les règles fondamentales du code de la route et l’encadrant dans ses premières activités de terrain. Ce soutien institutionnel initial légitime l’initiative et lui donne une assise sur laquelle construire.
Faso One Village : une association, des carrefours, une mission

Aujourd’hui, l’association Faso One Village crée en 2003 est une réalité visible et opérationnelle dans le paysage urbain de Bobo-Dioulasso et de Ouagadougou. Ses agents, reconnaissables à leurs gilets fluorescents, interviennent dans certains axes routiers stratégiques de la ville.
Leur mission est claire dans l’esprit de leur président :
« Notre rôle est de contribuer à la fluidité de la circulation afin qu’il y ait moins d’embouteillages et que les usagers puissent se déplacer dans de meilleures conditions. »
Mais au-delà de la fluidité technique, c’est une philosophie de la complémentarité qui guide Faso One Village. L’association ne prétend pas se substituer aux forces de l’ordre ou aux services spécialisés de la sécurité routière. Elle se positionne comme un complément citoyen là où l’État ne peut pas être partout, tout le temps.
« L’État à lui seul ne peut pas tout faire. En tant que citoyens, nous estimons qu’il est aussi de notre responsabilité d’apporter notre contribution. »
Des jeunes qui choisissent de s’engager

L’une des dimensions les plus remarquables de Faso One Village est la place qu’y occupent les jeunes bénévoles. Des élèves, des étudiants, de jeunes actifs tous volontaires, tous présents par choix.
Ousmane Sawadogo veille à ce que cette nuance ne se perde pas. Il ne recrute pas des désœuvrés. Il accueille des engagés :
« J’essaie de leur faire comprendre qu’ils ne sont pas là parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Ils sont là parce qu’ils ont choisi de s’engager. »
Cet engagement a des retombées qui dépassent le carrefour. Sur le terrain, les jeunes membres de l’association apprennent le code de la route, pas dans un manuel, mais dans la réalité quotidienne du trafic. Ils développent une discipline personnelle que l’activité exige à chaque instant : courtoisie face à l’impatience des usagers, fermeté sans autoritarisme, attention permanente aux situations à risque.
Et quand ils rentrent chez eux, ils emportent avec eux ce qu’ils ont appris devenant, dans leurs familles et leurs quartiers, des relais naturels de sensibilisation à la sécurité routière.
Entre reconnaissance et incompréhension : la réalité du terrain

L’engagement citoyen, aussi sincère soit-il, se heurte parfois au regard de ceux qu’il entend servir. Ousmane Sawadogo ne l’esquive pas : certains usagers portent un regard critique sur ses agents. Certains, plus blessant, les assimilent à des mendiants.
Cette confusion entre bénévolat et mendicité est l’une des plaies de l’action citoyenne non institutionnalisée en Afrique de l’Ouest. Elle révèle un déficit de culture de l’engagement volontaire, davantage qu’un jugement sur les personnes.
Mais Ousmane Sawadogo nuance lui-même : la majorité des usagers entretient de bonnes relations avec les agents. Et certains d’entre eux apportent spontanément un soutien financier volontaire: contributions qui servent à financer les tenues de travail, les gilets et les chaussures de sécurité. Des équipements de base, mais qui font toute la différence dans la visibilité et la crédibilité des agents sur le terrain.
Face à ses équipes, il répète les mêmes principes fondamentaux : discipline, courtoisie, respect permanent. Trois mots qui forment le code de conduite de Faso One Village et qui distinguent ses agents de simples agitateurs de circulation.
L’ambition d’aller plus loin : premiers secours et formations spécialisées

Ousmane Sawadogo ne se satisfait pas de ce qui est. Il pense à ce que ses agents pourraient devenir.
Un projet a été élaboré et soumis aux autorités compétentes. Un projet qui étend la mission de Faso One Village bien au-delà de la régulation du trafic. L’objectif : former les agents aux gestes de premiers secours et à la prise en charge des victimes d’accidents, dans l’attente de l’arrivée des secours professionnels.
« Je ne veux pas que nos agents soient réduits à lever et baisser un panneau stop. Nous souhaitons qu’ils puissent également intervenir utilement lorsqu’un accident survient. »
Le projet prévoit des formations avec plusieurs structures nationales intervenant dans les domaines de la sécurité, de la protection civile et de la sécurité routière. Pour l’heure, Faso One Village attend un accompagnement institutionnel qui lui permettrait de franchir ce cap.
Là où l’accident était, il y a maintenant un engagement

Il y a, dans l’histoire d’Ousmane Sawadogo, quelque chose qui dépasse la sécurité routière. Il y a la leçon universelle d’un homme qui, face à la mort, a choisi la vie et l’action.
Deux jeunes filles ne sont pas rentrées de l’école un soir. Et cet homme-là, au lieu de tourner la page a décidé de consacrer une partie de sa vie à ce que la page ne se répète pas. Pas avec des discours. Pas avec des pétitions. Avec un gilet fluorescent, des bénévoles déterminés et la conviction que la sécurité routière est l’affaire de tous.
Faso One Village ne sauvera pas la vie de toutes les victimes de la route. Mais chaque carrefour tenu, chaque jeune formé, chaque usager ralenti à temps est une victoire silencieuse sur le drame.
Et Ousmane Sawadogo, lui, continue de se lever chaque matin pour aller à son carrefour.
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Par la rédaction de Guiriko Info

